Social Life 2018

Six heures. Déterminée à trancher aussi violemment que possible le silence qui règne dans ma chambre, la sonnerie du Twit’up me tire de ma torpeur. Tant mieux, j’allais bientôt me rendormir.

Un coup d’oeil sur l’écran m’indique qu’on est encore jeudi 19 décembre. Comme hier…

Ce serait bien que les diffuseurs du réseau s’assurent de vérifier les infos de base de temps en temps.

Pas grave. Je saute du lit, et j’attrape mon iWake pour prévenir mes followers que je suis debout. Mauvaise habitude. Une trentaine de messages me sautent immédiatement au visage pour me saluer et l’info de mon retour en ligne commence déjà à être relayée auprès “d’amis” que je ne connais même pas. À l’avenir, il faudra que je songe à prendre un peu de temps pour émerger avant d’encaisser ce genre de réveil en fanfare.

Un passage devant le cadre numérique du couloir, histoire d’immortaliser sans le vouloir ma bobine dans un baillement ridicule et je me dis que ça va encore être ma fête au prochain FaceMeet. Je ne suis même pas encore dans ma salle de bains que tout le monde a déjà dû recevoir l’humiliante photo sur son portable. Tant pis, je me rattraperai dans la journée. J’ai prévu deux ou trois envois intéressants qui vont faire remonter mon CoolRank pour au moins 12 heures. On ne rigole pas avec la e-reputation !

En sifflottant la dernière phonering à la mode, je lance la douche avec un regard distrait sur mon compteur Ecol’eau. Encore 25 litres disponibles jusqu’à la fin de la semaine. Génial ! Je vais pouvoir profiter de la brumisation bienfaisante au moins 10 bonnes minutes par jour, pendant que la douche sonique me “débarassera de mes impuretés”. Je n’ai jamais réussi à dire que je me lavais avec ce truc. Heureusement que la brumisation vient faire illusion, sinon j’aurais toujours l’impression d’être sale. Même si je sais pertinemment qu’une vraie douche avec de l’eau à volonté ne me nettoierait jamais aussi parfaitement que ces fichues ondes.

J’arrête la cuisson – j’ai pris l’habitude d’appeler ainsi mes ablutions matinales tant j’ai le sentiment de passer au micro-ondes à chaque fois – , et je regarde par la fenêtre tandis que je commence à m’habiller. Comme d’habitude, le ciel est gris, il doit faire 20 ou 25° (normal, c’est l’hiver après-demain) et les bennes de recyclage sillonnent la rue en silence, glissant lentement le long des trottoirs en attendant qu’on leur jette quelques emballages à compresser. Un bref élancement au genou me fait alors grimacer, me ramenant une semaine en arrière et me rappelant à quel point c’est une bien mauvaise idée de se prendre le pied dans le rail de guidage de ces grosses boites aveugles. Encore heureux qu’ils aient prévu une sécurité qui stoppe la progression de la benne en cas d’obstacle à moins d’un mètre, sinon j’aurais pu me faire écraser par un tas de déchets plus gros que ce que j’ai le droit de jeter tous les ans. Ça, question réputation, c’est bon pour te griller sur tous les réseaux sociaux. Même à titre posthume.

Dans la cuisine, l’unique ampoule à led du plafonnier lance une lumière crue sur le plan de travail près de l’évier. Mince ! La vaisselle d’hier soir. Méchante façon de me rappeler mon rateau de la veille. Une fille sympa, somme toute, et jolie aussi. Si on aime le genre baba-punk à tendance hentai soft. Mais bon, quand on voit ce qu’on peut ramasser généralement sur les sites de rencontres, c’était plutôt une bonne pioche cette fois. Sauf que…

Sauf qu’elle n’était venue que pour booster son karma de geekette indépendante, répondant à un défi que quelques consoeurs lui avaient lancé sur je-ne-sais quel forum de discussion. Les sourires, les avances, la conversation sympa, tout ça c’était du bluff. Juste de quoi donner le change pendant que son netpad filmait l’intégralité de la soirée depuis le bord de la table, là où elle l’avait si “négligemment” posé. Pensez donc, un diner en tête-à-tête avec l’un des premiers cyberworkers de la fin du XXe siècle ! Un coup à intégrer n’importe quelle guilde majeure sur Alternate Life. Et elle l’avait bien compris la petite futée, si bien d’ailleurs qu’elle avait poussé l’audace jusqu’à me faire parler de moi. La mise en confiance, rien de tel pour obtenir des infos inédites sur la toile. Heureusement, je ne suis pas né de la dernière pluie (encore que la dernière pluie doit bien remonter à quelques années maintenant) et j’ai pris l’habitude de ne rien divulguer à quiconque avant d’être sûr à 100% de ne pas être enregistré d’une manière ou d’une autre. Je sais trop ce que valent les informations véridiques aujourd’hui, surtout de première main, et je ne suis pas du genre à pas permettre à n’importe qui de se faire de l’argent sur mon dos.

J’ouvre le placard sous l’évier et d’un geste las, je balance tous les restes biodégradables dans la poubelle qui déborde. Bizarre, aucun message n’indique que je dois la vider. L’écran sur le réfrigérateur reste muet. Je teste en ajoutant un trognon de pomme reconstituée au milieu du tas d’ordures, et toujours rien. J’ouvre le frigo. Sur les étagères, quelques boites translucides laissent deviner le contenu de mes repas à venir. On dirait bien qu’il en manque. Je recompte et, effectivement, à moins que j’aie décidé de ne rien manger dimanche, j’en suis quitte pour me commander une journée de rations supplémentaire. Pourtant, le gestionnaire de ressources n’a pas prévu de réapprovisionnement avant lundi.

Ok, je vois, ça doit encore être le gars qui est passé avant-hier pour rebooter l’unité centrale de l’appart. Vu ce qu’il doit gagner par mois, je ne peux pas lui en vouloir d’avoir un peu tapé dans mes provisions. C’est juste que ça m’agace, il lui aurait suffi de m’en parler et je lui aurais volontiers donné un ou deux jours de bouffe. En plus, il a détraqué mon gestionnaire pour ça. Ceci dit, je sais aussi que s’ils se plaignent ou s’ils dévoilent le moindre détail de leurs conditions aux gens qu’ils dépannent, les employés de GoogleSweetHome ne gardent pas leur boulot bien longtemps. En tout cas, ce ne sera pas moi qui utiliserai leur service de e-signalement, surtout pour un morceau de poulet transgénique et quelques frites farineuses.

Au moins, il m’a laissé le petit déj. Je prends ma boite de croissants, mon pot de café surgelé et je mets le tout au micro-ondes. Trente secondes plus tard, j’ai la bouche pleine de pâte élastique et fadasse, tandis que l’auto-aspi piaffe d’impatience dans sa niche à l’autre bout de la table, en attendant de pouvoir nettoyer les miettes qui s’étalent autour de mon café brulant. Je déteste cette impression d’être surveillé pendant que je mange, surtout de la part d’un grille-pain à roulettes carossé comme un vaisseau spatial de série télé. Tiens, en parlant de série, ce serait bien que je jette un oeil sur le compte de @spoiler, histoire de ne pas paraître idiot lors des conversations hautement non-philosophiques que je dois supporter sur les vidéo-chats. Et franchement, je n’ai pas envie de visionner des saisons entières de productions de plus en plus débiles juste pour savoir de quoi on parle la plupart du temps.

Un bip suspend ma réflexion. Sur la console de l’entrée, l’écran de mon iLife s’empourpre et je devine que le texte qui clignote sur ce fond rouge sang concerne ma ration calorique. Sans regarder de combien j’ai dépassé la limite au-delà de laquelle on me promet troubles cardiaques, problèmes de tension artérielle et autres cancers, je jette en soupirant le bout de croissant qui me reste et je libère l’auto-aspi, lequel s’élance, affamé, vers les reliefs qu’il convoitait depuis un moment. Incapable d’avaler une gorgée supplémentaire de ce qui est censé être du café, je lui abandonne également volontiers le pot de mixture brunâtre qu’il s’empresse de faire disparaitre dans son incinérateur. Ce sera toujours ça d’économisé sur ses batteries.

Sept heures trente, ma journée de travail commence. Un message d’alerte apparaît dans le coin supérieur droit de mon champ de vision, et je cligne des yeux pour afficher l’intégralité du texte qui défile maintenant à la suface de ma lentille de contact. Ça s’annonce coton, des intrus semblent avoir cracké la sécurité du serveur de téléchargement biométrique dont je m’occupe. Je me dirige vers mon bureau et j’allume la console d’accès LAN. Instantanément, l’écran holographique jaillit du néant entre les deux bornes emettrices des accoudoirs de mon fauteuil.

Je m’installe, fais craquer cette foutue vertèbre cervicale qui n’en finit pas de me pourrir la vie et je commence à déplacer les fenêtres de mon bureau virtuel d’un doigt agile, d’un mouvement devenu mécanique à force d’avoir été répété des milliers de fois. Je vois la faille de sécurité, je la colmate et d’un geste quasi intuitif j’envoie le rapport de fin d’anomalie sur le bugTwitter de mon employeur. Une bonne chose de faite.

Mais pas le temps de souffler, un autre client m’indique que son profil LinkWorks a souffert de la dernière campagne de dénigrement commercial menée la veille par son principal concurrent. Encore une mission de crise pour Monsieur Super-Image… Vivement le mois prochain que je puisse prendre un peu de repos. Quatre jours de congés rien que pour moi, à marcher dans les rues désertes, à faire les courses dans un vrai supermarché typique, et surtout, surtout, à réapprendre à vivre loin de tout écran.

Mince ! La photo de ce matin m’a déjà fait perdre plus de 6000 points de CoolRank. Bon, je crois qu’il est temps de poster la vidéo du décolleté de mon invitée d’hier soir…

Note: 3.00 sur 5
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4 Réponses pour “Social Life 2018”

  1. [...] This post was mentioned on Twitter by CHRis HEDE, 01crea.com. 01crea.com said: Social Life 2018: Six heures. Déterminée à trancher aussi violemment que possible le silen.. http://bit.ly/6Kwhsz #SEO #Referencement [...]

  2. Social comments and analytics for this post…

    This post was mentioned on Twitter by MoteurZine: Social Life 2018 http://bit.ly/53OZgt...

  3. [...] le fait que je lise parfois de (très jolis) textes où je me reconnaît, moi aussi,  sous la dénomination « un des premiers cyberworkers [...]

  4. Très, très, très bon. Voire génial.
    Désolé de ne pas avoir complimenté l’auteur plus tôt. Ma lecture de date que de ce matin

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